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l’IA et le droit d’auteur : non pas un requiem, mais une renaissance

Cette chronique de Me Gérard HAAS explore l’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur le droit d’auteur, rejetant l’idée d’une fin pour défendre une renaissance.
Illustration numérique du cerveau humain émettant une lumière bleue brillante, flottant au-dessus d'un livre ouvert, symbolisant la connaissance, l'intelligence et la neuroscience.

Maître Haas souligne que l’IA, en générant une abondance de contenus, ne tue pas le droit d’auteur mais le transforme : il évolue d’une logique de contrôle de la copie vers une protection de l’origine et de la singularité humaine. Le droit d’auteur devient ainsi un instrument de « rente cognitive », garantissant une rémunération pour les créateurs dont les œuvres alimentent les algorithmes. Face à la production automatisée, la valeur se déplace vers l’authenticité, l’intention et l’« aura » humaine, que le droit moral peut certifier. Le texte appelle à un nouvel équilibre juridique, intégrant des mécanismes comme le watermarking et la transparence algorithmique, pour préserver la place de l’humain dans la création.

Et si, loin de tuer le droit d’auteur, l’intelligence artificielle allait accélérer son renouveau ?

L’hypothèse sonne comme une provocation tant il flotte, pour l’heure, un parfum de fin de règne. À écouter les cassandres du milieu artistique, l’intelligence artificielle générative serait l’astéroïde qui s’apprête à percuter la planète Culture, anéantissant sur son passage les dinosaures que seraient devenus les auteurs, compositeurs et graphistes.

D’un côté, nous avons la vision effrayée, presque apocalyptique, portée par des penseurs comme Éric Sadin : celle d’une « silicolonisation »[1] totale où le créateur est dépossédé de son âme, réduit à un gisement de données pour nourrir des algorithmes gloutons[2].

De l’autre, la vision darwinienne d’un Laurent Alexandre, pour qui la résistance est futile, le droit d’auteur n’étant qu’une digue de sable face au tsunami de l’efficacité technologique[3].

Pourtant, si l’on s’extrait de cette binarité anxiogène, une troisième voie se dessine. Et si nous faisions fausse route ?

Et si, loin de signer son arrêt de mort, l’intelligence artificielle était paradoxalement l’étincelle qui allait provoquer la plus grande mutation, voire la renaissance, du droit d’auteur depuis Beaumarchais ?

La fin de l’économie de la copie à l’ère de l’intelligence artificielle générative

Pour comprendre ce renouveau, il faut d’abord accepter ce qui meurt. Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas le droit de l’auteur, c’est l’économie de la rareté. Jusqu’ici, le droit d’auteur servait essentiellement à contrôler la reproduction d’une œuvre. Il interdisait la copie illicite parce que la copie avait un coût et une valeur. Or, l’IA générative a fait basculer la création dans l’ère de l’abondance infinie. Générer une image, un texte ou une mélodie ne coûte plus rien, ou presque. Dans un monde saturé de contenus synthétiques « parfaits », la valeur de la simple « production » tend vers zéro.

C’est ici que le droit d’auteur opère sa mue. Il ne servira plus tant à protéger une marchandise (le livre, le disque, le fichier) qu’à protéger une identité. Face à l’océan de l’uniformisation algorithmique, le droit d’auteur devient le garant de l’origine. Il ne s’agit plus de dire « ne copiez pas mon livre », mais « ne diluez pas ma singularité dans votre modèle probabiliste sans me payer ». Nous passons d’une logique de protection de l’objet à une logique de valorisation de la source.

Le droit d’auteur comme « Rente Cognitive » : quand l’IA transforme la propriété intellectuelle

Les techno-optimistes affirment que l’IA a besoin de « pétrole » (nos données) pour avancer et que bloquer cet accès est suicidaire. Soit. Mais dans aucune économie de marché le pétrole n’est gratuit. Le renouveau du droit d’auteur réside dans cette prise de conscience économique brutale : la propriété intellectuelle est la matière première indispensable de l’industrie la plus puissante du XXIe siècle.

Nous voyons déjà émerger les prémices de ce nouveau pacte social. Le procès du New York Times contre OpenAI ou les accords signés par des groupes de presse ne sont pas des combats d’arrière-garde. Ce sont les premières pierres d’un système de « licence globale de l’intelligence ». Le droit d’auteur va muter vers des mécanismes de gestion collective sophistiqués. Imaginez une sorte de « SACEM de la donnée » : chaque fois qu’une IA génère un contenu, une fraction de valeur remonte vers les milliers de créateurs dont les œuvres ont permis au modèle d’apprendre ce style, cette syntaxe, cette touche de lumière.

Loin d’être un obstacle, le droit d’auteur devient l’instrument de transaction financière qui permet aux humains de rester actionnaires de la machine. C’est la réponse juridique à la crainte de spoliation : transformer le pillage en partenariat, fût-il forcé.

Le retour de l’Aura et le label « Humain » face aux contenus générés par l’IA

Mais le renouveau n’est pas que financier, il est ontologique. En inondant le monde de simulacres, l’IA redonne, par contraste, une valeur inestimable à ce qu’elle ne peut pas simuler : l’intention, la faille, le vécu, la chair. Walter Benjamin théorisait la perte de l’aura de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique[4]. L’IA, c’est la reproductibilité sous stéroïdes.

Paradoxalement, cela va redonner au droit d’auteur sa fonction originelle la plus noble : le droit moral. Ce droit qui protège l’intégrité de l’œuvre et la paternité de l’auteur. Dans un futur proche, le droit d’auteur sera le sceau de certification « Bio », le label « Appellation d’Origine Contrôlée » de la pensée.

Face à des flux de contenus lisses et optimisés pour plaire à la moyenne, l’œuvre protégée par le droit d’auteur deviendra un produit de luxe. On ne paiera plus pour l’accès au contenu (l’IA le fournira gratuitement), on paiera pour la connexion avec une subjectivité humaine authentifiée. Le droit d’auteur devient alors un outil de traçabilité, un rempart contre la « post-vérité » esthétique. Il permet de dire : « Ceci a été pensé, souffert et écrit par un être humain ».

Vers un nouvel équilibre juridique

Bien sûr, ce renouveau ne se fera pas sans heurts. Le cadre juridique actuel, avec ses exceptions pour « fouille de textes et de données », est encore balbutiant. Il faudra inventer de nouveaux outils : le watermarking (tatouage numérique) obligatoire, la transparence algorithmique imposée par l’Europe, et peut-être même de nouveaux droits voisins spécifiques à l’entraînement des IA[5].

Cependant, affirmer que le droit d’auteur est mort est une erreur de perspective. Il est simplement en train de remonter la chaîne de valeur. Il ne protège plus le résultat final (la copie), il protège l’acte créateur initial (l’input).

En définitive, l’IA force le droit d’auteur à devenir plus intelligent. Il ne peut plus se contenter d’être un garde-barrière bête et méchant qui interdit l’accès. Il doit devenir un pont péage sophistiqué qui organise la circulation de la valeur entre la puissance de calcul du silicium et la puissance créatrice du carbone.

Ce n’est donc pas un effondrement. C’est une clarification. L’IA va nettoyer le marché de la création utilitaire et médiocre, celle qui est déjà robotique par essence. Mais pour la véritable création, celle qui porte une vision du monde, le droit d’auteur sera son armure et son blason dans le monde numérique. Loin d’être obsolète, il est notre meilleure chance de ne pas finir, comme le redoute Éric Sadin, en simples « assistants de nos assistants », mais de demeurer les maîtres du sens.

Pourtant l’IA n’est une rupture « comme les autres »

Bon d’accord, à suivre cette approche on comprend que l’intelligence artificielle ne signerait pas la fin du droit d’auteur, mais provoquerait au contraire une mutation salutaire, comparable aux grandes révolutions techniques antérieures.

Cela se traduit par quatre constats :

  • Le droit d’auteur a toujours survécu aux ruptures technologiques.
  • Les discours catastrophistes surestiment la nouveauté de l’IA.
  • Une adaptation du droit permettrait de préserver la création humaine.
  • L’IA pourrait redonner de la valeur à l’originalité, à la singularité et à l’intervention humaine

Cependant cette analogie est trompeuse ! En effet :

  • les révolutions précédentes (imprimerie, photographie, numérique) ont modifié les modes de diffusion.
  • L’IA modifie le mode de production lui-même, à une échelle industrielle et automatisée.
  • Elle ne reproduit pas des œuvres : elle substitue des outputs fonctionnels à l’acte créatif

Hélas ! il faut bien le reconnaître : jamais encore le droit d’auteur n’avait vu surgir, à l’horizon de l’esprit humain, une machine si féconde qu’elle enfante des œuvres sans âme, des créations sans créateur.

IA et droit d’auteur : le conflit entre valeur économique et valeur juridique de la création

Au cœur du débat entre intelligence artificielle et droit d’auteur se trouve une tension fondamentale entre valeur économique et valeur juridique. Historiquement, le droit d’auteur s’est construit pour protéger une création identifiée, rattachée à un auteur déterminé, et inscrite dans une logique de rareté : l’œuvre tire sa valeur du fait qu’elle est singulière, traçable et issue d’un acte créatif humain identifiable.

Or l’intelligence artificielle bouleverse ces fondements. Elle génère une abondance de contenus, produit des variations potentiellement infinies et efface la figure de l’auteur au profit d’une anonymisation fonctionnelle des outputs. Cette mutation ne constitue pas une simple évolution technologique comparable aux précédentes, mais une remise en cause structurelle de l’économie de la création.

Dans ce contexte, adapter le droit d’auteur à l’IA ne signifie pas le préserver à l’identique ni le faire « renaître » dans ses formes traditionnelles. Cela implique, au contraire, d’en transformer profondément la nature, en questionnant ce qu’il protège réellement : l’œuvre comme objet rare, ou la création humaine comme valeur sociale et économique à défendre face à l’automatisation.

Le droit d’auteur à l’ère de l’IA : survie formelle ou refondation ambitieuse ?

Le débat sur l’intelligence artificielle et le droit d’auteur atteint aujourd’hui un point de bascule décisif. La question centrale à poser publiquement n’est plus de savoir si le droit d’auteur va survivre à l’IA, mais ce qu’il doit désormais protéger.

Doit-il continuer à se concentrer sur l’œuvre comme objet juridique, identifiable et appropriable, ou évoluer vers la protection des conditions mêmes de la création humaine ? Cette interrogation met en lumière l’impensé du discours optimiste qui célèbre une prétendue renaissance du droit d’auteur sans en interroger les fondements.

Deux orientations s’opposent alors. Soit le droit d’auteur demeure centré sur l’objet, au risque de devenir un cadre formel adapté à une production automatisée et industrialisée. Soit il se transforme en un droit de la création humaine, conçu comme un rempart face à l’automatisation massive des processus créatifs.

Dans cette perspective, l’IA ne tue pas le droit d’auteur, mais en révèle les limites structurelles et les tensions internes. Ce qui est parfois présenté comme une renaissance pourrait ainsi correspondre à deux réalités très différentes : une refondation ambitieuse, réaffirmant la valeur du travail créatif humain, ou une survie purement formelle, accompagnant la marginalisation progressive des auteurs. Le véritable enjeu n’est donc pas la survie du droit d’auteur, mais la fonction que la société souhaite encore lui confier à l’ère de la production algorithmique.

Le droit d’auteur face à l’IA : préserver la création humaine à l’ère algorithmique

Au fond, l’intelligence artificielle n’est peut-être qu’un miroir tendu à notre génie créateur. Elle copie, elle calcule, elle assemble — mais elle ne rêve pas. Le droit d’auteur, lui, protège le rêve, cette fragile étincelle où s’entrelacent la liberté et la mémoire.

Dans le grand tumulte numérique, il ne s’agit plus seulement de défendre une œuvre : il s’agit de préserver une présence humaine dans le labyrinthe des machines. Si l’IA bouleverse les formes, elle rappelle la nécessité du sens.

Et c’est peut-être là, dans ce frémissement entre la chair et le code, que renaît le droit d’auteur — non comme une relique, mais comme le dernier mot de l’esprit face à la perfection sans âme des algorithmes.

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Le cabinet HAAS Avocats est spécialisé depuis trente ans en droit des nouvelles technologies et de la propriété intellectuelle. Il accompagne les acteurs du numérique dans le cadre de leurs problématiques judiciaires et extrajudiciaires relatives au droit de la protection des données. Dans un monde incertain, choisissez de vous faire accompagner par un cabinet d’avocats fiables. Pour nous contacter, cliquez ici.

 

[1] Eric Sadin « La Silicolonisation du monde » (L’Échappée, 2016). Ce livre pose les bases de la critique économique. Il explique comment le modèle de la Silicon Valley vise à monétiser chaque aspect de la vie (y compris l’art), justifiant ainsi la nécessité d’une « résistance » par le droit.

[2] Éric Sadin « La Vie spectrale : Penser l’ère du métavers et des IA génératives » (Grasset, 2023).Il y analyse comment les technologies transforment nos existences en « spectres », en données exploitables.il développe le concept d’extractivisme cognitif. Il dénonce la réduction de la parole et de la création humaine à de la matière première pour algorithmes. En ce sens, on comprend  la nécessité du droit d’auteur comme « rempart » pour préserver l’intégrité du sujet humain contre sa dissolution numérique.

[3] Laurent Alexandre « La Guerre des intelligences à l’heure de ChatGPT » (JCLattès, édition mise à jour 2023. L’auteur y défend l’idée que l’Europe est en train de perdre la bataille technologique à cause de scrupules éthiques et réglementaires excessifs. Il justifie le passage sur l’aspect « suicidaire » de trop réguler l’accès aux données. Pour lui, le droit d’auteur ne doit pas empêcher l’IA d’apprendre, car l’IA est le futur inéluctable de l’intelligence. Il y développe la vision que l’humain doit s’hybrider ou être dépassé, rendant la protection « artistique » traditionnelle obsolète face aux enjeux géopolitiques et cognitifs.

[4] Walter Benjamin « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique « (1936). Bien que datant du siècle dernier, c’est le texte prophétique sur la perte de l’unicité de l’art (l' »aura ») dès lors qu’il peut être reproduit massivement (photographie, cinéma). L’IA étant la machine à reproduire ultime (génération infinie à coût zéro), elle valide cette théorie par l’extrême. En ce sens, la valeur se déplace : puisque la reproduction ne vaut plus rien, c’est l’origine (garantie par le droit d’auteur) qui retrouve son aura sacrée.

[5] Pour une approche juridique concrète, consultez les travaux du CSPLA. Ses rapports sur « IA et Culture » font référence pour comprendre l’adaptation technique du droit d’auteur, en détaillant des mécanismes clés comme la gestion collective et la transparence des données. Voir : Bensamoun A et Farchy, J. : « Mission du CSPLA sur les enjeux juridiques et économiques de l’intelligence artificielle dans les secteurs de la création culturelle. Rapport pour le Conseil Supérieur de la Propriété Littéraire et Artistique (CSPLA), Ministère de la Culture, Janvier 2020.

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